¡BLACKOLERO!

Frank Black, Black Francis, Pixies, Breeders

01 janvier 2006

Frank Black : Albums studio

Par jediroller et Ray la Manta


Frank Black (1993)

Black Francis s’est auto-dissous lorsqu’il a démantelé les Pixies l’année précédente. Mais Charles Thompson ne tarde pas à se réinventer sous le nom de Frank Black, et c’est tout naturellement par un album éponyme qu’il se présente au monde. Frank Black s’ouvre sur un faux début : la guitare mélancolique et le synthétiseur ténu de Los Angeles laissent la place, après un bref silence, à un bon gros rythme rock.
A-t-on lu "synthé" ? Oui, et mieux encore : des cuivres, sur l’irrésistible Fu Manchu, qui est, personne ne l’aurait deviné… un hymne aux moustaches. Parfois déroutant (Parry the Wind High, Low, qui déploie l’obsession ovni typique de cette période, avec ses changements de rythme casse-tête), souvent magnifique (Places Named After Numbers, perfection pop), Frank Black se présente en tout cas armé d’un talent monstrueux et d’une évidente envie d’en remontrer à ceux qui ne lui pardonnent pas d’avoir tué les Pixies…


Teenager of the Year (1994)

Une efflorescence créative que rien ne semble pouvoir contenir, un nirvana pop-punk-rock qui touche à tout et transforme en or tout ce qu’il touche. Magnifiées par la guitare de Lyle Workman et les claviers d'E.D. Feldman, les perles pop d’un Frank Black en surmultipliée s’enchaînent sans le moindre temps mort. Rien à jeter dans cet album gargantuesque, boulimique, unique. La doublette d’ouverture – Whatever Happened To Pong? / Thalassocracy – a laissé plus d’un auditeur sur le carreau, à se demander ce qui venait de lui tomber dessus. Frank Black n’a peur de rien et se lâche complètement. Résultat : s’il existait une Pop Song Academy, ces 22 titres pourraient y constituer l’essentiel du programme obligatoire. Des mélodies à pleurer de bonheur comme s’il en pleuvait (Abstract Plain, The Vanishing Spies, Speedy Marie, Superabound, Big Red, White Noise Maker), des petites chansons punky toutes dents dehors (Pong, Hostess with the Mostest, Bad, Wicked World) mais aussi des détours par des territoires moins explorés : ritournelle reggae avec Fiddle Riddle, berceuse avec Sir Rockaby… On pourrait les citer toutes : il est absolument impossible de se lasser de cet album. C’est scientifiquement prouvé.


The Cult of Ray (1996)

Changement de label pour Frank Black : la lune de miel avec 4AD, qui durait depuis les débuts discographiques des Pixies, n’a pas survécu à l’excessif Teenager… que certains ont vu à l’époque comme un suicide commercial. The Cult of Ray (allusion à l’écrivain californien de science-fiction Ray Bradbury) marque de toute évidence le début d’un changement stylistique : on n’y retrouve pas l’exubérance joyeuse de son prédécesseur. Les compositions sont plus lourdes, plus franchement rock, à l’image d’une pochette aux ambiances noires et bleutées. Le single Men in Black, hymne électrifié à la paranoïa ufologique (écrit bien avant le film du même nom), montre que le père Black n’a pas pour autant perdu la main ; mais certains titres comme Punk Rock City et le lourdingue Dance War peinent à convaincre. Restent de vrais bijoux, en particulier Jesus Was Right, des instrumentaux très réussis, et même une touchante ballade, I Don’t Want to Hurt You (Every Single Time).


Frank Black and The Catholics (1998)

Ça s’était à peine calmé, voilà que ça recommence : Frank Black est à nouveau obligé de prendre ses chansons sous le bras et de se trouver un nouveau label. American Recordings, qui avait publié The Cult of Ray, a été absolument horrifié par ce que Black et ses nouveaux acolytes – Lyle Workman (guitare), Dave McCaffrey (basse) et Scott Boutier (batterie) – lui ont proposé : un album de pur rock qui tache, entièrement enregistré sur deux-pistes, dans les conditions du live ! Aucune correction en studio, deux, trois prises au maximum. "On avait enregistré des démos, racontera plus tard Frank Black, elles m’ont plu, j’ai décidé de les publier telles quelles." Plus qu’une provocation, une véritable démarche aritistique qui se poursuivra sur six albums. Si l’objet lui-même sent un peu le "fait maison" (c’est Mme Black qui s’occupe de la pochette), la musique ne déçoit pas. Brut de décoffrage, le rock des Catholics laisse malgré tout entrevoir à quel point Black est un compositeur surdoué. Poussez le volume à fond !


Pistolero (1999)

Pistolero est considéré par beaucoup comme l’album le plus faible de Frank Black avec les Catholics. Enregistré en live sur deux pistes comme son prédécesseur, dont il se démarque trop peu, il souffre de certaines compositions un peu hâtives : I Switched You, Bad Harmony, Tiny Heart… Pire, sur ces titres, on a souvent l’impression que Frank Black chante en pensant à autre chose. Il n’empêche que la pure énergie des Catholics fait avaler le morceau, d’autant plus que certaines chansons sont largement à la hauteur de la réputation du bonhomme : le conte spatial Billy Radcliffe, So. Bay, hymne destructuré à la jeunesse skate-punk de Charles Thompson, ou encore Western Star constituent des compositions marquantes qui mériteraient leur place dans un ensemble un peu plus digne d’elles…


Dog in the Sand (2001)

Et le miracle se produisit. Après l’incertain Pistolero, qui se serait attendu à ce tournant ? Le fait est qu’avec Dog in the Sand, Frank Black et les Catholics produisent un album tout simplement parfait. La progression musicale du groupe, qui a passé les dernières années à tourner sans répit ou presque, est phénoménale. Impossible de deviner que cet album (produit par Nick Vincent) a été enregistré dans les conditions du live : le nombre de musiciens atteint sept ou huit sur certains morceaux, les compositions vont du pur rock’n’roll hymnique (Robert Onion, un bonheur à chanter à tue-tête) à la ballade complexe et majestueuse : le magnifique St. Francis Dam Disaster, l’une des plus belles chansons enregistrées par Frank Black. Dog in the Sand est un album charnière dans la carrière de Black, non seulement parce qu’il témoigne de la maturité des Catholics en tant que groupe, mais aussi parce qu’il marque une franche orientation country-rock qui ne se démentira plus.


Black Letter Days (2002)
Devil’s Workshop (2002)

Regonflé à bloc, Frank Black, toujours accompagné de ses Catholics, sort deux albums simultanément, un an seulement après Dog in the Sand. Fidèles au dogme Catholic (enregistrement en live sur deux pistes), Black Letter Days, Behemoth pléthorique et sinueux, et Devil’s Workshop, précis de rock’n’roll bref et sans bavure, sortent en effet le même jour. L’un et l’autres apportent leur lot de perles : le sautillant San Antonio TX, l’hymne de bar Whiskey in Your Shoes, le magnifique His Kingly Cave, le poignant California Bound, l’urgent End of Miles… Notons aussi le retour du très énervé Velvety, un titre que Black jouait déjà à l’époque des Pixies et auquel il s’est finalement décidé à ajouter des paroles. Aucun doute : Frank Black et ses Catholics ont atteint leur rythme de croisière. Il n’y a plus qu’à se verser un verre, à coller les deux albums dans la chaîne et à se laisser emporter…


Show Me Your Tears (2003)

Rien ne va plus pour Frank Black. A l’aube de la quarantaine, voilà qu’un divorce lui tombe dessus, il suit une thérapie et commence à fatiguer après cinq ans de tournées intensives avec les Catholics, peu lucratives et privées des conforts réservés aux protégés des majors. (Après un concert de Frank Black & the Catholics, ce sont les musiciens qui remettent le matos dans la remorque. Matos qui leur a d’ailleurs été volé en 2001, pour ne rien arranger…). En outre, on apprendra bien plus tard que la tournée 2003 des Catholics a été marquée par des disputes entre Black et le reste du groupe, fatigué de ces conditions précaires et lassé de l’exigence, maintenue par leur patron, d’enregistrer en live… Bref, c’est pas la grande forme.
Mais Charles Thompson est un artiste, et il va le prouver à nouveau en tirant de ses mésaventures l’un de ses plus beaux disques. Le titre dit tout : Show Me Your Tears est un album mélancolique, cathartique et confessionnel. Il est aussi magnifique. Une fois de plus, c’est ici un titre lent qui retient toute mon attention : le poignant Everything Is New, qui met en parallèle des destins tragiques de musiciens (Hank Williams, Johnny Horton, Chet Baker) sur fond de piano et de slide. Mais Show Me Your Tears aligne aussi des hymnes blues-rock à la Femme (Nadine) et au vin (New House of the Pope), des gueulantes à reprendre en chœur au pub (When Will Happiness Find Me Again?, Horrible Day), de nouveaux spécimens de ces miniatures folk qui ont valu à Frank d’être comparé à Neil Young (Coastline)… et surtout un coup de folie digne de Teenager Of The Year : le génial et déluré Massif Centrale (sic !). Un album à chérir.


Honeycomb (2005)

Beaucoup d'auditeurs, y compris parmi les fans endurcis, ne sont pas parvenus à "entrer" dans Honeycomb. Trop soft, trop personnel, trop mélancolique, pas assez pixien/catholic/punk-rock... Moi-même, je n'ai pas abordé cet album avec un a priori positif... plutôt le contraire. Je me disais : "Un album classic rock avec des requins de studio, ça sent l'empâtement, bof bof..." Je m'attendais à m'ennuyer ferme. Mais, soit que je m'empâte en même temps que Frank Black, soit qu'il y a du vrai dans les critiques (et dans l'avis du bonhomme lui-même)... toujours est-il qu’au fil des écoutes, j’ai découvert un album véritablement habité et profond. Black s’y révèle serein et totalement maître de son sujet, même lorsqu’il s’attaque à un classique casse-gueule (Dark End of the Street) ou à une chansonnette de Presley qu’il s’approprie pour en faire une ballade ironique (Song of the Shrimp).
Entre blues du divorcé et optimisme tex-mex, l’esprit de cet album est finalement bien résumé par sa dernière chanson, Sing for Joy, dont les couplets en mineur débitent des histoires de meurtre et d’exil, tandis que le refrain suavement repris en choeur nous invite à "chanter de joie"...
Seule faute de goût d’un ensemble de haute tenue : Violet, une ritournelle jazzy vite torchée pour faire plaisir à Madame. Jean Black était bien mieux lotie avec l'inoubliable Speedy Marie !


Fast Man Raider Man (2006)

Paru presque exactement un an après Honeycomb, "FMRM" (pour les intimes) fait plus que creuser le sillon entamé par son prédécesseur : il en fait une avenue. Deux CD, 27 titres, un casting "all stars", Jon Tiven aux manettes, et le leader des Pixies qui prend un malin plaisir à prendre tout le monde à contre-pied. Si, pendant la journée, Black Francis joue Debaser et Tame devant des foules en délire, le soir venu, indifférent aux exigences du box-office, Frank Black empoigne son ukulélé pour composer des chansons country-rock qui semblent tout droit sorties du répertoire seventies.
Parsemé de perles pop (If Your Poison Gets You, In the Time of My Ruin), de ballades élégantes (Fast Man, The End of the Summer) et de pépites plus inattendues (Dog Sleep mobilise orgue et trombone !), cet album généreux et souvent inspiré montre que, "période Nashville" ou pas, Frank Black a gardé la main. L'exercice a cependant ses limites, posées par la production quelque peu conservatrice de Tiven. Du coup, on envie ceux qui (re)découvriront ces chansons en live.


Bluefinger (2007)

Inspiré par la vie d'excès conclue en suicide du peintre et musicien hollandais Herman Brood, Bluefinger marque le retour de Charles Thompson à son pseudo pixien Black Francis, mais aussi et surtout à un rock direct et jouissif, punky et spontané, à mi-chemin entre le son sans apprêt des débuts des Catholics et le génie mélodique tordu de la période Pixies. Une basse grondante, un batteur créatif, la jolie voix de Mme Frank Black et un Charles Thompson consumé par le feu de l'inspiration (il dit avoir été "investi par l'esprit d'Herman Brood") font de Bluefinger un album qui fera date dans la discographie de "Frank Black Francis".
Entre brûlots punk-rock torrides (Tight Black Rubber, Your Mouth into Mine), et titres plus calmes (Lolita, Discotheque 36, She Took All the Money) voire introspectifs (Bluefinger), l'album est jalonné de joyaux tels que l'hymne braillard Captain Pasty, la minibombe dance-punk Threshold Apprehension ou encore le blues débraillé de Test Pilot Blues. Mais le point culminant de Bluefinger se nomme Angels Come To Comfort You, indie-rock débridé centré sur les derniers instants d'Herman Brood, qui convoque en final un choeur d'anges pour escorter le Gainsbourg batave jusqu'à sa dernière demeure. Décidément, in heaven everything is fine...


Svn Fngrs EP (2008)
Cela semble être une tradition désormais : commandez une b-side ou une bonus track à Charles, il vous pondra un album. Invité à écrire une face B pour un hypothétique single, l'animal a finalement accouché (en une semaine !) d'un EP de sept titres, un mini-album-concept inspiré par des figures mythologiques aux origines ambiguës et au destin violent (Cuchulainn, Thésée).
Sorti sous le pseudo historique de Black Francis, Svn Fngrs, comme Bluefinger, semblait promettre un retour au mythique "son Pixies". Mais Black Francis, comme Frank Black, n'en fait décidément qu'à sa tête, et il suffit d'écouter le premier titre de la galette, The Seus, pour s'en apercevoir. Difficile, en effet, d'imaginer une chanson moins pixienne que cet imprévisible cocktail pop-funk-rap aux forts accents beckiens, voire chilipepperiens d'après certains. La suite, très variée, sonne comme une synthèse de la carrière solo de Frank Black : Garbage Heap et Half Man auraient facilement trouvé une place sur Devil's Workshop, Seven Fingers semble issu d'un croisement improbable entre Frank Black et Black Letter Days, The Tale of Lonesome Fetter a de délicieux accents Teenager, I Sent Away et When They Come to Murder Me renouent efficacement avec la tradition Catholics la plus électrique, tendance Pistolero.
Servi par la précision de Jason Carter, batteur et producteur inspiré, par la basse très affirmée de Violet Clark, alias Mme Black Francis dans le civil, et comme toujours par des mélodies imparables, Svn Fgrs accroche immédiatement l'oreille et les tripes, avec un sens de l'urgence certainement favorisé par son format modeste. A tous les critiques qui l'interprètent comme un "retour en forme", on a inévitablement envie de poser cette question : auraient-ils enfin découvert l'existence des coton-tiges après quinze ans de surdité obstinée ? (RLM)

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1 Comments:

Anonymous Planétarien said...

Qu'est-ce que c'est bien écrit, ici. Je tombe sur votre blog et je vais le dévorer. Du sens, de la matière, des informations, conquis je suis j'vous dit ! Bravo et… merci.

13/11/2007 19:39  

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