¡BLACKOLERO!

Frank Black, Black Francis, Pixies, Breeders

17 juin 2009

"Ah, au fait, il y avait Joey Santiago a la guitare..."

Exclu ! Notre fidèle ami Joe "Yusuf" Chicago est parvenu à se mêler à la foule très select qui assistait à la soirée de lancement du coffret Minotaur, lundi soir à Londres. À la demande de Blackolero, il nous en fait un récit digne des meilleurs moments du journalisme gonzo. Qu'il en soit ici chaleureusement remercié. Attention, scoop inside !


19 h 30 : Old Street Station, je sens qu'il va pleuvoir. Un quartier de Londres que je ne connais pas. Je trouve la rue en question. The Village Underground, devant un mur tagué une queue de taille modeste indique qu'un événement est sur le point de se passer. Je n'ai aucune invitation, aucun pass ou mot de passe. Un homme en noir surveille la queue. Je suis seul sous la pluie faisant mine d'attendre quelqu'un. Un sentiment d'exclusion m'envahit.

Aux alentours de 20 h, Les Pixies sortent de deux voitures noires. Frank Black passe devant moi mais ne me reconnaît pas. Ma propension à changer d'identité et de look tous les 3 mois n'arrange en rien mes affaires. Je ne suis personne et je n'entrerai pas à la galerie ce soir, les hommes en noir me l'ont bien fait comprendre. Je peux partir, mais j'attends encore.

David Lovering, de l'autre côté d'une barrière (l'espace fumeur), discute avec une jeune fille sans pass. Il la fait entrer. Je roule une cigarette dans l'espoir de me la faire allumer par un autre membre du groupe qui sortirait fumer. Pourquoi pas Kim, il paraît qu'elle est gentille. On m'accoste, je tombe sur un Londonien sympa comme moi qui attend. L'on se dit comme un secret un peu honteux que l'on est fan des Pixies depuis toujours et que c'est bien injuste tout ça... Une compatriote francaise nous rejoint et c'est là que l'alchimie se passe. À 20 h 30, un coup de fil, nous suivons le Londonien, et on nous ouvre les portes tout sourire. Je ne cherche pas à comprendre.

Youpi, je suis dedans. Mission accomplie ! Quelque 250 personnes sont là. Sur les murs, devant une scène cachee par un rideau noir, de grandes bannières où sont imprimés des yeux de veau. Sur le côté, deux rangées d'illustrations. L'esprit Pixies version 2 est sur les murs telle une nouvelle campagne de publicité. Légèrement euphorique, je peine à me concentrer sur ces charmantes et froides illustrations. Je cherche Frank Black du regard. Je le trouve dans la foule, il ne ressemble décidement plus à Black Francis... J'apprends qu'il y aurait eu un sondage auprès des invités afin de sélectionner leurs morceaux préferés pour ce soir. J'aurais dit Manta Ray.

Le bar est open, deuxième bonne surprise. Il y a de la bière et du vin blanc. Je mélange tout cela pour augmenter mon capital d'ivresse. 15 minutes plus tard, le groupe est requisitionné pour passer backstage. Le rideau noir tombe, les clameurs augmentent. Voilà les Pixies. Kim Deal, les cheveux courts et le sourire éternel, entonne les chœurs de cette vieille ballade neurotique, Where Is My Mind. Que l'on ne s'étonne qu'elle soit en première place. La majorité des personnes ici présentes ne sont pas des fans, ce sont des people et des sous-people qui ont kiffé Fight Club.

Frank Black, un rien nonchalent ce soir, sort un bout de papier où figure la setlist et chausse ses lunettes. Hey!, puis No. 13 Baby, Monkey Gone To Heaven, U-Mass, Debaser. Ça passe comme une lettre à la poste, ces vieux tubes entrecoupés de petites anecdotes et échanges chaleureux entre Black et Deal, fidèles à leurs habitudes de nouveau millénaire fleurant bon l'armistice et le compromis dans un esprit tout européen.

On apprend entre autre que le personnage velu sur la pochette de Come On Pilgrim serait Vaughan Oliver lui-même. Passionnant. Et que Kim Deal se fait toujours virer lorsqu'elle joue un morceau des Pixies sur le jeu vidéo Rock Band... Ah, ah, ah, c'est rigolo quand on connaît l'histoire du groupe. Ça rigole jaune et certains regards ne trompent pas cependant. On passe à Tame, et là ça devient sérieux, je hurle et saute dans tout les sens au grand dam des invités mais je m'en fous, j'ai 15 ans (de plus).

La prochaine causerie est sur l'ordre des deux prochaines chansons. C'est Frank Black qui aura le dernier mot. Kim Deal enchaîne ses deux chansons, Gigantic puis Into The White. David Lovering tape FORT.



Je reprends à boire, la foule n'est pas épaisse et c'est un luxe de pouvoir tranquillement en sortir et s'y replonger en marchant sur les jolies pompes cirées des trendy people anglais. Je ne sais pas d'ailleurs qui sont tous ces gens bien décoiffés que je ne cherche même pas à reconnaître. Parmi eux se trouveraient un ex des Libertines, le chanteur de My Bloody Valentine, des membres de Klaxons et autres. Tous se ressemblent et s'effacent alors que Black detune sa guitare. C'est sans aucun doute Planet Of Sound. C'est bon, ça fait sauter. Surprise, le morceau suivant est Dig For Fire. Il faudra 3 tentatives d'intro pour que le groupe se mette d'accord. Le morceau passe très bien et on n'a qu'une envie : All Over The World, mais ce ne sera pas pour cette tournée, je le crains. Enfin, Bone Machine qui fait swinguer le corps.

Encore. Wave Of Mutilation (UK Surf), aborted car Kim ne se souvient pas des notes. "Shall we go for the fast version?" Non, on reprend calmement et c'est fini. Bon petit concert intimiste mais pas si intimidant que ça. Ah, au fait, il y avait Joey Santiago a la guitare...

Le groupe se mêle la foule. Je m'incruste entre Ding Archer et Frank Black, j'entends parler d'un concert a Paris, j'en profite pour intégrer la conversation. Ce sera en octobre au Zenith. Frank Black me remet vaguement. "Mais oui, c'est moi, ton plus grand fan depuis toujours, je t'ai offert plein de cadeaux, tu te souviens ?" Je m'abstiens. Il est sollicité de toutes parts et pris en photo, il se plie patiemment au jeu. Lorsque je lui demande quand le Golem prendra vie, il reste vague. Pas de réponse ce soir, j'ai envie de lui dire de nouveau tout le bien que je pense de lui, mais je crains que cela ne soit inutile. Je m'efface.

Ding, plus réceptif, me fait comprendre qu'il a bien envie de rejouer avec Black... Je l'encourage à l'encourager. J'entame ensuite un débat crucial avec un fan. Le question du soir est de savoir si David Lovering est gay... L'ambiance est sympathique et la bière tout autant, mais le blanc fait mal à la tête. Je m'engage vers Dave, qui chaleureux répond a ma question : Oui, il chantera au sein de The Everybody. Il y aurait 4 chansons déjà enregistrées. Joey, de son côté, affirme qu'il ne chantera pas, comme à son habitude. Je cherche Kim Deal, mais ne parviens pas à la trouver. Dommage.

Les hommes en noir nous font gentiment comprendre que la fête est finie. Je sors et rencontre Bert Genovese de Bobbie Peru, sa copine charmante et Ding Archer de nouveau. On parle rock'n' roll (pour changer) et Paris (rien à voir). Ils m'offrent leur nouvel album et un badge (cool). Nous partons ensemble et ils s'arrêtent au premier pub rencontré L'idée d'une autre bière m'ecœure et j'ai déjà tout oublié des charmantes gens que j'ai rencontrées. J'ai Bailey's Walk dans la tête. Je réalise que je suis bourré... Je me perds dans Londres et ce n'est que très tard que je retrouverai le chemin de la maison.

Conclusion :
Je suis entré au private show comme prévu. Les Pixies étaient un grand groupe et sont à l'heure actuelle le meilleur cover band des Pixies. Les chansons ne vieillissent pas, alors que nous et eux si... En voyant Fank Black sur scène, je ne voulais qu'une chose : Czar, Pong, Whiskey In Your Shoes, Sing For Joy... ou au moins The Navajo Know, Rock Music, Build High. Je me dis que j'ai hâte de retourner à Paris et re-re-reformer mon groupe de rock'n'roll et éditer des coffrets deluxe et jouer dans des caves. Vivement que je trouve Minotaur aux puces pour 100 euros. J'ai fermement l'intention d'arrêter de boire et je crois que ce récit n'a été qu'un point de vue sur une soirée certes inoubliable.

And the whores like a choir, huh, huh!

Yusuf Chicago de Black Français
Photos : David Emery


P.S. Artists in Residence annonce que des vidéos exclusives du show seront bientôt disponible sur le site.

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07 juillet 2008

Exclusif : "Bad News", premier extrait du "Golem"

Blackolero a été un peu lent ces derniers temps et nous nous en excusons. La "vraie vie" nous rattrape parfois...

Mais quand nous revenons, c'est avec de belles et bonnes exclusivités pour nos fidèles lecteurs, et le présent message ne fait pas exception à la règle puisque Black Francis lui-même nous a confié, en exclusivité mondiale (encore !) un extrait du futur album Der Golem, une série de chansons destinées à accompagner un film expressionniste allemand de 1920.

Sans plus attendre, voici donc, rien que pour vous, amis de Blackolero... Bad News.












"Nous venons juste de terminer le mastering de l'album à Los Angeles avec Eric Drew Feldman", précise Black Francis, "et nous allons faire en sorte de le publier le plus rapidement possible. J'espère que vous et les visiteurs de votre site apprécierez cette avant-première."


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21 février 2008

Exclusif : la "chanson de la Saint-Valentin"

Mise à jour du 13 mars 2009 : nous retirons aujourd'hui, de notre propre initiative, ce titre de notre site, Black Francis ayant décidé de le mettre en vente sur le sien. Nous conservons le message d'origine parce que tout de même, on est fiers...

* * * * *

Attention : exclusivité mondiale !

À la fin de notre entretien avec Jason Carter et Dan Schmid à l'Élysée-Montmartre, le batteur a ouvert son ordinateur portable : "J'ai une exclusivité pour vous. Est-ce qu'un MP3 vous irait ? C'est la "chanson de la Saint-Valentin"."

En guise de cadeau à ses fans français, Black Francis a en effet décidé d'offrir à Blackolero un titre inédit enregistré à Portsmouth le 14 février - session qui nous avait été longuement décrite par Jason et Dan lors de l'entretien, et pour cause : ils savaient déjà que cette chanson était pour nous...

"On a pensé que ce serait marrant de vous donner cette chanson parce que nous avons tous joué dessus", nous a expliqué Jason. "Elle a un côté impromptu, un peu brut, juste pour s'amuser."

Mesdames et messieurs, sans plus attendre, nous vous donnons... "Abbabubba" !
(lien supprimé)

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20 février 2008

Jason Carter et Dan Schmid : "Personne n'écrit une chanson en dix minutes !"

Jason Carter (le batteur, que nous avions déjà rencontré à Lille en juin dernier) et Dan Schmid (le bassiste de Bluefinger) nous ont reçus après le concert dans leur loge à l'Élysée-Montmartre. Jason nous a surpris en débutant l'entretien par... une interview de Blackolero, filmée pour son blog ! Puis nous avons lancé la discussion sur Grand Duchy, et les infos exclusives ont commencé à pleuvoir...



Jason Carter - J'ai déjà mixé un morceau pour l'album de Grand Duchy. Il s'appelle Black Suit et au départ, il devait être utilisé dans le film Spiderman 3. Mais Violet et Charles ont eu très peu de temps pour faire cette chanson, et je ne suis pas sûr qu'ils aient pu la terminer à temps. Donc elle n'a pas pu apparaître dans le film, et Charles a dit "Bon, on n'a qu'à la mettre sur l'album de Grand Duchy." Du coup, c'est la seule chanson de l'album qui soit terminée et mixée pour le moment. Pour le reste de l'album, aux dernières nouvelles ce sera peut-être moi qui le mixerai en mars, et à partir de ce moment-là ils seront sans doute prêts à le sortir. Quant à savoir s'ils le confieront à un label, il faudra poser la question [à Black Francis], je ne sais pas. J'espère qu'ils feront une tournée. Ce serait cool. Ils pourraient être comme la famille Partridge. Les enfants pourraient apprendre à jouer les chansons, ça serait la "famille Grand Duchy".

Dan Schmid - Ce serait vraiment bien qu'ils fassent une tournée pour cet album. C'est un excellent disque, vraiment fun. Vous allez aimer.

Jason - Violet est géniale. Bien sûr, Frank est le roi, mais elle tient vraiment son rang.

Dan - C'est la Grande Duchesse.

Jason - C'est ça ! La Grande Duchesse ! Leur relation est une véritable source d'inspiration. C'est très touchant à voir en tournée. Ça me donne un peu le mal du pays, il est toujours au téléphone avec elle. Et le pauvre Dan, qui lui-même est récemment devenu papa du plus adorable des bébés...

Blackolero - Nous avons parlé à Ding et il nous a dit que vous aviez enregistré à Manchester et ailleurs.

Jason - C'est Charles qui était à Manchester.

Dan - Charles a enregistré à Manchester et nous avons tous fait un petit quelque chose à Portsmouth.
[NDLR : Jason a posté deux courtes vidéos de cette session sur son blog
www.skippyondrums.com]

Blackolero - Et quand nous avons demandé à Black Francis ce qu'il avait enregistré, il a répondu "Ah, une chanson pour ma femme pour la Saint-Valentin"...

Jason (excité) - Nous ne savions pas ça !

Dan - Eh bien, tu as entendu les paroles maintenant, c'est un magnifique récit de voyage... très chouette chanson.

Jason - Mais si tu avais su ça pendant l'enregistrement, est-ce que ça aurait modifié ton approche de cette chanson ?

Dan - Je ne m'attendais pas à avoir la moindre idée du sens de la chanson avant le lendemain [rires]. Pour le peu que j'en sais, c'est comme ça qu'il travaille : il disparaît, il va se promener dans la rue, écrit un couplet, revient et travaille une mélodie, ou bien il repart et écrit un autre couplet... Je lui ai demandé, avant d'enregistrer le violoncelle, "Est-ce que je peux entendre ta partie vocale pour la reproduire sur le violoncelle ?" et il m'a répondu "Tu n'as qu'à jouer ça : didadidum, didadidum." Donc j'ai fait ça, en ajoutant deux, trois fioritures pour lesquelles il avait laissé de la place.

Blackolero - Vous jouez donc du violoncelle sur cette chanson ?

Dan - En fait, je joue plus ou moins de la basse sur un violoncelle, en pinçant les cordes.

Blackolero - Ça devrait être intéressant.

Jason - C'était une session intéressante. Quand on a commencé, je me disais qu'on allait perdre notre temps. Mais le résultat est bon.

Dan - Oui, j'aime vraiment cette chanson, surtout pour la façon dont il la chante, tout en retenue.

Jason - Ça a vraiment donné quelques chose de bien. Il y avait plein de percussions bizarres qui traînaient dans le studio, une espèce de truc en bambou avec plein de facettes... mais il n'y avait pas de vraie batterie, seulement une batterie électronique qui ne faisait pas du tout l'affaire. Donc on me demande "Tu as une batterie avec toi ?" "J'ai une caisse claire." Du coup, la batterie sur ce morceau se limite à une espèce de rythme de marche joué sur une caisse claire... mais au final, ça fonctionne. J'ai remarqué qu'à chaque fois que je me suis trouvé en studio avec Charles, je commençais par me dire "Okay, je ne vois pas comment ça pourrait marcher, ce truc qu'il veut faire." Mais ça finit toujours par marcher, tout se met en place et le résultat a toujours un petit quelque chose de spécial. C'était un peu comme ça avec Bluefinger, c'était comme ça sur Svn Fngrs... L'enregistrement de Svn Fngrs a vraiment été une expérience incroyable.

Blackolero - Qui a joué dessus ?

Jason - Charles et moi avons tout enregistré ensemble, live, et ensuite Violet est venue à mon studio et elle a pratiquement enregistré toute la basse en deux heures. Charles écrit exactement de la manière qu'a décrite Dan : tout à coup, il lui vient une idée et... À l'origine, on ne devait enregistrer qu'une face B (The Seus), et il a dit "Hé, faisons une face B de 45 minutes, une seule chanson!" [rires], et de fil en aiguille, c'est devenu sept chansons. Il m'a simplement appelé pour me dire "Tu veux venir à Eugene pour enregistrer pendant quelques heures ?" Nous avons donc enregistré l'essentiel à Eugene, et c'était censé n'être qu'une petite session en vitesse, mais encore une fois, comme pour Bluefinger, c'est devenu "Allez, on fait un disque entier ! Tu es occupé demain ? On n'a qu'à tout enregistrer demain. On peut mixer le lendemain, histoire d'être tranquille ?" "Ouais, pas de problème - tu as des mélodies, des paroles?" "Non non non non [rires], t'inquiète pas pour ça." Et alors qu'on avait enregistré, je ne sais pas, trois ou quatre titres de Svn Fngrs, et que je me disais "Et maintenant ?", [il me dit] "Va fumer une cigarette dehors, j'ai besoin d'écrire une chanson" [rires]. Mais personne n'écrit une chanson en dix minutes ! "J'ai une idée, vas-y, va fumer et reviens au studio après." Je reviens, on fait la chanson... "Retourne fumer une cigarette !"... Un génie !

Dan - Avant que je ne commence à apprendre les chansons de Svn Fngrs, il m'a dit qu'il avait un concept pour ce disque : ces espèces de personnages protéiformes, ces hommes qui n'existent plus - Theseus - the Seus... Toutes les chansons parlent de ces hommes quasi-mythiques, nés de "doubles orgasmes" et d'une "double semence", et ce sont tous des personnages de contes. Il m'a dit : "Je trouve beaucoup plus facile d'écrire à partir d'un concept que d'essayer d'inventer un truc pour chaque chanson. J'ai déjà un cadre à l'esprit." Je crois que cette architecture lui permet d'avoir une charpente qu'il n'a plus qu'à remplir. Je ne sais pas comment il enregistrait il y a dix ans, mais je n'ai jamais vu personne faire ce qu'il fait.

Jason - Maintenant que Dan a littéralement tout balancé, allez-vous publier ce qu'il a dit ?... C'est toute la mystique du disque, personne n'avait encore compris ! Personne n'avait pigé The-Seus ! Prenez les deux mots et recollez-les : qu'obtenez-vous ? Theseus (Thésée) !

Dan - Oh, j'ai honte !

Jason - C'est cool que ça vienne de toi Dan ! Tu l'as vraiment bien dit.

Blackolero (à Jason) - Parlons du projet avec Charles Normal et Larry Norman. Je crois que c'était avant tout un projet de Charles Normal, et quand nous vous avions parlé en juin, il tenait beaucoup à le garder secret.

Jason - Je peux vous dire tout ce que vous voulez savoir à ce stade. C'est la reprise d'un album de Lee Hazlewood intitulé Trouble Is A Lonesome Town. C'est un album-concept, l'un des premiers albums-concept jamais enregistrés, qui parle de la vie d'une petite ville. Hazlewood raconte l'histoire, joue une chanson, reprend la narration, joue une autre chanson et ainsi de suite. Cela raconte toute l'histoire d'une ville, et c'est un disque absolument brillant. C'est Mark Lemhouse, un grand musicien comme nous le savons tous, qui a eu le premier l'idée de ce disque. Il discutait avec Charly (Normal) et ils se sont dit "Et si on faisait une reprise de cet album ? Invitons des grands noms, ce sera marrant ! Faisons un truc un peu barré !" Au début, nous envisagions de porter des déguisements délirants, avec des sombreros, comme des mariachis, et de tourner incognito. On n'aurait rien dit à personne, on serait simplement partis en tournée et on aurait vu qui pigeait le truc. Bref, nous avons demandé à Charles [Black Francis] de participer et il a accepté. Le frère de Charles Normal, Larry Norman, est également dans le coup, et maintenant nous avons été rejoints par Isaac [Brock] de Modest Mouse.

Blackolero - C'est donc de là que sont venues les rumeurs qui disaient qu'Isaac Brock enregistrait avec les Catholics !

Jason - Je sais que quelqu'un a écrit ça, c'était dans Rolling Stone ou je ne sais quoi ? En tout cas c'est faux, les Catholics ne font pas partie du projet, c'est une production Slackertone Records. Le label appartient à notre groupe [Guards Of Metropolis] : les deux filles [Kristin Blix et Silver Sorensen], Charles Normal et moi. Ce sera le troisième disque à paraître sur notre label, mais nous n'allons probablement pas le sortir avant l'automne. Je sais qu'il est chez Isaac à l'heure actuelle, et Modest Mouse ne fait pas beaucoup de concerts en ce moment, donc il est peut-être en train d'enregistrer. Il pourrait avoir terminé quand je rentrerai. Isaac est à fond dans ce projet. Il trouve vraiment l'idée géniale. Sufjan Stevens voulait vraiment participer, mais à cause de son emploi du temps, il a dû renoncer. Mais Isaac est super, et puis il vit aussi à Portland. Ça nous plaît bien que tous les participants soient du même coin.

Blackolero - Nous avons lu que votre facteur participait aussi...

JC - Oh oui ! C'est lui le narrateur. Il s'appelle Jerry, vous pouvez l'écrire : Jerry le Facteur. Et il est génial, c'est un vrai personnage, il parle comme ça [prend un accent exagérément traînant] : "Saaaaalut les gaaars, coooomment çaaa vaaa ? Voilà vot'couuuurrier." "Salut Jerry, tu entres boire un coup ?" "Sûûûûr, j'vais eeentrer." C'est devenu un grand ami, sa famille passe Thanksgiving avec nous, tout ça.

Blackolero - Donc, vous avez aimé sa voix et vous avez voulu l'avoir sur le disque ?

Jason - On a simplement pensé qu'il serait parfait pour ce rôle, on était là à se dire "Mais à qui va-t-on pouvoir demander de faire la narration ?" Il a une belle voix, et puis il donne une vraie dimension "Amérique profonde" à cette narration, ça colle parfaitement. Ça va être cool. Je crois que ça va plaire aux gens. On a débuté ce projet longtemps avant la mort de Lee Hazlewood, et je crois que quand on vous a parlé en juin, à l'époque, Charly et moi on se disait, "Il faut qu'on finisse cet album, parce que Lee Hazlewood est en mauvaise santé", et il est mort un ou deux mois plus tard.

Blackolero - Il faudra aussi qu'on fasse une interview des Guards Of Metropolis un de ces jours.

Jason - Oui ! On est en train d'enregistrer le deuxième album, et il sera très différent du premier [Alligator]. Cette fois, on s'est dit "N'essayons pas de faire un disque vraiment pop, ou vraiment commercial", parce que c'est ce qu'on a fait avec le premier. La frontière a toujours été mince entre essayer de faire un disque qui se vende et s'amuser malgré tout à le faire. Il nous semblait avoir réussi à concilier les deux. Aujourd'hui, le disque que nous sommes en train de faire, peu importe qu'il se vende ou pas, on veut simplement se faire plaisir en l'enregistrant. Et s'il est aussi "vendable" que le premier, tant mieux. Mais sinon, on se sera quand même bien amusés.


Propos recueillis par jediroller et Ray la Manta, le 16 février 2008 à l'Élysée-Montmartre
Traduction : jediroller



P.S. en réponse au commentaire d'Alex : nous avons posé la (bonne) question de "Fort Wayne" à Jason. Réponse : c'est un nouveau mix de cette chanson qui apparaîtra sur l'album.

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19 février 2008

Black Francis : "Il faut devenir sa propre chaîne de télé"

Disons-le d'emblée : nous classons cette interview dans la catégorie "peut mieux faire". Certes, nous l'avions préparée. Certes, nous avions nos questions sous les yeux et Black Francis en face de nous. Il n'y avait plus qu'à... L'entretien, prévu après le concert dans le confort du tour bus, a finalement eu lieu pendant la performance de Bobbie Peru, dans une loge bruyante, au milieu d'un défilé incessant de musiciens et autres roadies. Loin de nous cependant l'idée de nous plaindre : nous avons quand même eu droit à vingt minutes en compagnie du King. Suffisamment de temps pour lui poser quelques questions plus ou moins préparées (dont une ou deux furent habilement esquivées)... et de renoncer à beaucoup d'autres.
Affable et un brin énigmatique, il nous met immédiatement à l'aise (tu parles !) en nous révélant tout de go qu'il lit régulièrement Blackolero...

Blackolero - Quel est votre niveau de français ?

Black Francis - Affreux ! J'en sais assez pour lire, mais pas pour parler.

Blackolero -
Mais nous savons tous que vous finirez par vous installer en France...

Black Francis - Je veux habiter dans l'ancien appartement d'Alexandre Gustave Eiffel, celui qui est en haut de la tour. Vous savez qu'il avait un appartement là-haut ? Imaginez ça, habiter en haut de la tour Eiffel ! C'est dingue. Ce serait comme vivre au sommet du Sacré-Coeur ou je ne sais quoi.

Blackolero - Nous avons été un peu surpris par cette idée de "precore" qui a semblé surgir de nulle part. D'où vient cette idée ? Est-ce parce que vous ne pouviez pas, ou ne vouliez pas, faire de rappels, histoire de quand même donner quelque chose aux fans ?

Black Francis - Non, ce n'est pas tout à fait ça. J'entends dire que tous les autres artistes sont en tournée en ce moment, encore plus que d'habitude, parce que personne ne vend de disques. C'est ce qu'on dit. Personnellement, j'ai l'habitude de vendre peu de disques, je fais des petits disques [petit rire]... Quoi qu'il en soit, ça m'a fait réfléchir. Je suis conscient de cette concurrence : quand la route est encombrée, on en entend parler. On vous dit "Ton concert ne se vendra pas bien ce soir, parce que ce soir il y a Untel ou tel groupe qui joue..." Mais maintenant, on me dit "Tout le monde est en tournée, il y a encore plus de concurrence." Et je me dis, comment puis-je faire en sorte que les gens parlent de mon concert ? Que puis-je faire pour provoquer des conversations : "Tu vas au concert ? Non, j'y vais pas, et toi ? Tu vas au concert ?"... Comment faire en sorte que la discussion porte sur mon concert ? Alors j'ai lancé un petit site web, et maintenant je peux contacter les fans à travers ce site et proposer une sorte de rendez-vous. On se retrouve à tel endroit, à 5 heures...
Je pense que ça vient de là, essayer d'interpeller les gens. On ne s'est pas tellement impliqués là-dedans, mais je demandais même: "Quel est votre bar préféré ? Quel est votre café préféré ? Votre librairie préférée ?" parce que ce sont les choses que cherche un musicien en tournée. Peut-être pas à Paris, là, évidemment, on a l'embarras du choix, mais si on est à Lille ou dans une autre ville plus petite, on peut avoir envie de savoir s'il y a un bon restaurant thai dans le coin. Les musiciens sont à la recherche de ce genre de chose, comme tout le monde. Ce n'est plus seulement "moi et mon concert", ça devient "Je viens dans votre ville, et je vais faire des tas de choses dans votre ville. Je vais boire des expressos dans votre ville, je vais manger de la cuisine thaïe dans votre ville, je vais donner un concert dans votre ville, je vais faire un precore dans votre ville !" C'est cette idée de... "nous voilà !" Bref, les precores étaient l'idée la plus forte du lot, parce qu'ils impliquent une performance musicale, et je ne me rendais pas compte qu'il y aurait autant de monde, parce que je n'ai pratiquement eu aucune réponse sur le site ! Vous savez, juste un type qui a dit "Pourquoi ne pas le faire ici ?", mais c'était la seule réponse ! [NDLR : ici, Black Francis est soit mal informé, soit injuste avec ses fans parisiens, notamment notre ami Rémi qui avait fait plusieurs suggestions.] Alors qui sera là ? Ce type ? Peut-être deux autre types ? Peut-être cinq mecs bourrés ! Je me suis dit bon, j'ai déjà dit que j'y serais, alors j'y serai. Et finalement beaucoup de monde est venu à certains de ces pré-concerts, c'était vraiment intéressant. D'une certaine manière, on a dépassé le pouvoir de l'Internet, c'est le pouvoir du SMS, le pouvoir du portable ou que sais-je. Est-ce que j'en ai beaucoup parlé sur le forum ? Un petit peu, pas tant que ça.

Blackolero - Donc vous avez créé le site pour être plus proche des fans, créer de l'interaction ?

Black Francis - Dans le monde de la musique aujourd'hui, il faut devenir sa propre chaîne de télé. Il faut tout faire. Pas forcément 24 heures sur 24, mais on ne peut plus se contenter de faire des disques et des concerts. Il faut participer, il faut faire "Youhou ! Youhou ! Regardez ça, regardez ce truc que j'ai écrit !", avec des types de contenus différents. Il faut que les gens restent branchés sur votre chaîne une fois qu'ils vous ont découvert. "Ah, j'aime bien cette chaîne, je reviendrai voir ce qui s'y passe." D'un côté, ça paraît un peu épuisant, mais de l'autre, je me dis ma foi, si je peux faire en sorte que ça reste axé sur la musique, ça peut marcher. Ça pourrait même être intéressant. J'essaie des choses, comme beaucoup d'autres. Qu'est-ce qu'on fait de ce nouveau média ? Pouvoir tourner une vidéo sur son téléphone portable et la mettre en ligne le même jour, c'est quand même génial. C'est agréable de voir toutes les règles disparaître. "Devinez quoi ? Plus de règles !" C'est super.

Blackolero - C'est comme une nouvelle version de la vieille éthique punk : faites-le vous-même, devenez le média.

Black Francis - Ouais ! J'adore ça ! Si j'avais plus d'énergie et de temps, je ferais... Je me dis toujours "Oh, ce soir je vais rester debout pour faire une vidéo" ou autre chose. Parfois je le fais, parfois non. C'est intéressant, c'est marrant. J'ai enregistré quelque chose il y a deux jours... je me dis que je le mettrai peut-être sur une page MySpace, ou sur YouTube si je veux... Je n'ai même pas besoin de le mettre sur mon site, je peux le mettre sur d'autres sites ! Celui qui me fascine vraiment, c'est YouTube, c'est comme un média à l'intérieur du média. C'est celui sur lequel tout le monde se précipite, au moins en ce moment. Comparez votre site à MySpace, MySpace est tellement plus gros, et comparez MySpace à YouTube... On a tellement de connexions ! Du genre, 20 000 visites pour mon petit clip maison ! Ouah ! 20 000 visites ! Je ne sais pas si 20 000 personnes vont acheter mon disque, mais ce sont 20 000 personnes qui ont été exposées à ma musique, ma vision ou tout ce qu'on veut. Donc on se dit "Ouais, je vais faire ça."

Blackolero - Qu'est devenu Frank Black ? Reviendra-t-il un jour ?

Black Francis - Je ne sais pas, je ne planifie pas vraiment tout ça. Rien n'est écrit à l'avance.

Blackolero - La musique est-elle différente ? Pensez-vous que certaines chansons étaient plus adaptées à Frank Black et que maintenant, vous être plutôt d'humeur "Black Francis" ?

Black Francis - Ce n'est pas à moi de juger, je me contente de faire les choses. Peut-être que ça sonne différemment, je ne sais pas. Les gens semblent penser que c'est le cas, mais je ne sais pas vraiment. Je ne fais rien consciemment. Il s'est trouvé que sur les deux premiers disques que nous avons faits, il n'y avait pas de deuxième guitariste. Pas d'autre guitare, pas de piano, rien, juste un trio. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? Je ne sais pas, peut-être. Je ne planifie rien.

Blackolero - Vous pourriez être Black Francis et jouer avec un orchestre.

Black Francis - Bien sûr ! Mais je ne le ferai peut-être pas. Ou peut-être que je ne ferai jamais appel à d'autres guitaristes. Je n'ai pas de plan.

Blackolero - Il me semble que vous avez dit une fois que vous aimeriez jouer avec un grand orchestre.

Black Francis - Tous les musiciens ont envie de jouer avec un orchestre. C'est cher [petit rire].

Blackolero - Peut-être que le nom a influencé la façon dont les gens ont entendu les chansons. Si vous les aviez sorties sous le nom de Frank Black, peut-être que moins de critiques se seraient réjouis du "retour au son Pixies".

Black Francis - Oui, en fait je suppose que c'était un peu voulu. Une petite manipulation de ma part.

Blackolero - Quand Bluefinger est sorti, la plupart des critiques l'ont salué comme un "retour en forme". Ils s'attendaient sans doute à ce que la suite soit du même tonneau - de l'indie rock avec cris et distorsion. Au lieu de ça, vous sortez un remix funky, presque hip-hop de The Seus... Comment réagissez-vous aux attentes à votre égard ? Est-ce quelque chose qui vous touche ?

Black Francis - Non, parce que je n'y peux rien. Leurs attentes n'ont rien à voir avec ce que je fais. Je n'ai même pas d'attentes, je me contente de faire les choses ! Je n'ai pas de plan ni de vision, je ne me dis pas "Ce disque-là, je vais essayer de le faire de cette manière." Non ! Ce n'est pas comme ça qu'on écrit de la musique. On attrape une guitare et on joue, et parfois il se produit quelque chose. On ne reste pas assis toute la journée... Peut-être que certains font comme ça, et c'est ça que les gens ne comprennent pas. Ils s'imaginent que tous les musiciens décident en toute conscience de la direction qu'ils vont faire prendre à leur musique. Ça ne marche pas comme ça pour certains musiciens, dont je fais partie. Donc, si quelqu'un a des attentes... c'est très bien, mais ça n'a rien à voir avec moi ! [rires] Je n'y peux rien, je ne peux pas m'adapter, je ne peux pas dire "Oh, vous voudriez que je fasse ça ? D'accord, je vais le faire." Ce serait comme [il mime] verser de l'eau sur le feu ! Il n'y a plus d'étincelle créatrice, ça revient à me donner une douche froide ! [petit rire] Le feu s'éteint si vous faites ça.

Blackolero - Qui a eu l'idée du remix de The Seus ? Charles Normal ?

Black Francis - Je crois que c'était une demande de la maison de disques. Il y a eu d'autres remixes, plus délibérément dansants, faits par d'autres groupes, Bloc Party et Infadels. La chanson est presque méconnaissable.

Blackolero - Vont-ils paraître ?

Black Francis - Oui.

Blackolero - Le mini-album est-il issu de ce seul single ? Vos disques semblent pousser tout seuls à partir d'une seule session, une seule chanson. Tout à coup vous tenez quelque chose, et vous ne vous arrêtez plus.

Black Francis - Depuis que j'ai des enfants, je ne peux plus passer autant de temps en studio, donc quand j'en ai l'occasion, j'y mets tout ce que j'ai. D'une certaine manière c'est une bonne chose, les enfants m'obligent à être plus créatif parce que j'ai moins de temps à consacrer à ça. Je ne peux pas passer mon temps à réfléchir à ce que je vais faire. Parfois j'entre en studio sans avoir de chansons ! Disons que j'ai une chanson, et je leur dis "OK, préparez le micro, j'y vais dans cinq minutes. Laissez-moi seul cinq minutes." Et là j'y vais, j'écris ma chanson. Composer du rock n'est pas la même chose que de composer du classique. [Il bat la cadence sur ses cuisses en chantonnant] "Dadadada-dat-dat", ça fait une chanson ! Ça peut être très primaire, très simple. Avec les mêmes éléments de base, on peut aussi faire des choses très complexes, mais on peut aussi utiliser des éléments très simples et arriver à un résultat qui soit quintessentiellement très rock and roll. Vous avez plus de chances d'arriver à ce résultat en utilisant les éléments de base les plus simples.

Blackolero - En parlant d'enregistrer à la moindre occasion, on nous a dit que vous aviez enregistré quelque chose pendant cette tournée, notamment à Manchester avec Ding [Archer, bassiste de Bobbie Peru, et de Frank Black sur la précédente tournée européenne]... Sur quoi travaillez-vous ?

Black Francis - Une chanson pour ma femme pour la Saint-Valentin... Avec Ding, c'était à la demande du NME, un truc promotionnel. C'est quelque chose que j'aime faire. C'est un peu dur parce qu'on a peu de temps et qu'on est fatigué, le résultat n'est pas toujours génial. Enregistrer en tournée, ce n'est pas toujours ça. Parfois on tape juste, mais ça peut tout aussi bien être... intéressant, mais pas génial.


Propos recueillis par jediroller et Ray la Manta, le 16 février 2008 à l'Élysée-Montmartre
Traduction : jediroller


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07 janvier 2008

Interview : Jean "Speedy Marie" Walsh

Elle a été la première manager de Charles Thompson avant de devenir sa première épouse ; en seize ans de vie commune, elle lui a inspiré quelques-unes de ses plus belles chansons, parmi lesquelles Is She Weird, Speedy Marie et Strange Goodbye. Jean Walsh, comédienne à Los Angeles, a bien voulu se confier à Blackolero, avec une sincérité, une modestie et un humour décoiffants.


Blackolero : Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs? N'ayez pas peur de "faire long", nous avons de la place sur notre blog...

Jean Walsh : Je ne sais absolument pas comment me présenter ! Mmmm... je suis l'ex-femme de Charles Thompson/Frank Black. Voyons... nous avons vécu ensemble pendant 12 ans et 10 mois avant notre mariage improvisé à Las Vegas, où nous étions venus rendre visite à des amis. Notre couple a duré 16 ans et demi au total. Nous sommes toujours bons amis. J'ai un frère qui n'a jamais mangé de soupe. J'ai été le premier "manager" des Pixies, c'est à dire que j'étais leur amie et qu'ils m'avaient demandé de faire le tour des clubs pour distribuer leur première démo, parce qu'ils pensaient que j'avais l'air plus cool qu'eux et que les clubs les prendraient plus au sérieux ainsi. Malgré cette grave erreur de jugement, ils ont rencontré le succès. Rendez-moi visite sur www.myspace.com/jeanthecat.


- Quand et dans quelles circonstances exactement avez-vous rencontré Charles ?

Je crois que ça devait être à l'automne 1985. Je l'ai rencontré par l'intermédiaire de Kim et de son ex-mari John Murphy, qui était un vieil ami d'enfance. Au début, Charles était seulement un type avec lequel la nouvelle femme de mon ami allait former un groupe. (C'était au tout début des Pixies : ils n'avaient encore donné aucun concert, ni même enregistré de démo.) Lui et moi avons ressenti immédiatement une attirance intellectuelle très forte. Nous avions chacun un appétit vorace pour la personnalité de l'autre, mais nous avons été des amis proches pendant environ 6 mois avant qu'une relation sentimentale ne s'installe.


- Quand Charles était le leader des Pixies, aviez-vous conscience de l'importance de ce groupe ? Aviez-vous déjà une petite idée de l'influence qu'il allait exercer sur le monde du rock ? Ou en d'autres termes, vous arrivait-il de vous dire "Bon sang, je vis avec un génie !" ?...

Non, je n'imaginais pas que le groupe finirait par être "important" ou par avoir une quelconque influence. Minute, c'est affreux ce que je viens de dire ! Je veux dire que je les adorais, mais je ne me rendais pas compte du nombre de personnes à travers le monde qui finiraient par partager ce sentiment. Je crois que quand on est au milieu de ce genre de chose, ça paraît simplement marrant et excitant et qu'on ne pense pas vraiment à toutes les conséquences. (Soit ça, soit j'étais juste incroyablement naïve, inconsciente et ignorante. C'est tout à fait possible.)
Finalement, j'en suis quand même venue à me dire "Bon sang, je vis avec un génie", mais cela a pris beaucoup de temps – je dirais vers la fin des années 90. J'ai tendance à penser que cela vaut mieux. J'imagine qu'un jeune musicien qui rencontre le succès rapidement, et qui est entouré de journalistes et de fans qui passent leur temps à lui dire à quel point il est génial, a besoin quand il rentre chez lui de retrouver les bras aimants d'une femme dévouée, mais suffisamment sarcastique et peu impressionnable pour qu'il ait une chance de ne pas devenir un véritable enfoiré.


- Avez-vous vu venir la séparation des Pixies fin 1992 ? Etait-elle inéluctable selon vous ?

Eh bien oui, je savais que ça allait arriver. Je me souviens parfaitement que nous avons fait nos adieux à tout le monde après le dernier concert à Vancouver. Je savais à ce moment-là que Charles avait prévu que ce serait le tout dernier concert, mais lui et moi étions les seuls à savoir. J'ignorais franchement s'il allait vraiment le faire ou s'il avait seulement besoin d'un break et pouvait encore changer d'avis, c'est pourquoi je n'ai pas tenté de le convaincre d'en parler aux autres. C'était un mélange bizarre de nervosité, de soulagement et de culpabilité.


- Qu'est-ce qui, de votre point de vue personnel, a motivé cette séparation ? Avez-vous approuvé la décision de Charles d'entreprendre une carrière solo ?

Je crois que la raison de la séparation était sans doute que Charles se sentait prisonnier d'une situation où il ne s'amusait plus, où il avait l'impression d'être impuissant, et qu'il ressentait le besoin de se libérer, de repartir à zéro pour pouvoir être à nouveau créatif. C'est seulement ma théorie. Il serait peut-être d'un autre avis. J'ai soutenu à 100 % sa décision de partir en solo, simplement parce que je voulais qu'il soit heureux, qu'il soit à l'aise avec lui-même et qu'il se sente libre d'un point de vue créatif. Un mec doit faire ce qu'il a à faire. [A boy’s gotta do what a boy’s gotta do.]


- On raconte que c'est vous qui avez suggéré à Charles de nommer son groupe "The Catholics". Est-ce vrai ?

Oui, c'est moi qui l'ai suggéré... un peu en blaguant. Nous étions tous dans la camionnette, en tournée, et nous discutions de nos éducations catholiques respectives. Charles n'est pas catholique, mais Scott Boutier, Dave McCaffrey, Lyle Workman et moi-même avons tous reçu une éducation catholique, et nous avions des tas de souvenirs d'enfance super-marrants à nous raconter. Le catholicisme est sans aucun doute la religion la plus comique !
J'adore absolument tous les membres des Catholics, non seulement ceux que j'ai cités plus haut mais aussi Dave Philips et Rich Gilbert, qui ont rejoint le groupe plus tard. On ne peut rêver de rencontrer un meilleur groupe d'être humains. Mon rêve serait de vivre un jour avec eux tous dans une grande maison. On pourrait même réserver une belle chambre d'ami à Charles.


- Quelle était votre implication artistique au sein des Catholics ?

Quasi nulle ! À part quelques pochettes de disques et l'habituel "Hé, peux-tu écouter ça et me dire ce que tu en penses ?"


- À part la célèbre et magnifique Speedy Marie, y a-t-il d'autres chansons que vous pensez ou savez avoir inspirées à Charles ? Subbacultcha, Nadine ?...

Hé, bien vu ! Vous avez raison. Il y en a quelques autres, comme King and Queen of Siam, Letter to Memphis, I Love Your Brain, Is She Weird, Blown Away, I Could Stay Here Forever, San Antonio, TX, I Don't Want to Hurt You (Every Single Time) et Strange Goodbye. Je crois qu'il m'a dit que Headache parlait de moi, mais je ne vois vraiment pas en quoi (à part le fait que je lui ai probablement donné un million de migraines), ainsi que I Will Run After You (bien qu'il ait écrit cette chanson peu avant de s'enfuir !)


- En règle générale, saviez-vous quand Charles écrivait une chanson à votre sujet ? Ou était-ce une surprise à chaque fois ?

Je n'ai jamais su avant qu'elle soit terminée. Il cache bien son jeu ! Cette expression ["He plays it close to the vest", ndt] n'existe probablement pas en français, du coup la phrase ne veut rien dire pour vous. Je suis désolée.


- On a l'impression que Charles ne s'arrête jamais de travailler : quand il ne compose pas, c'est qu'il est en train d'enregistrer ou de "tourner"... Il a lui-même déclaré un jour que s'il le pouvait, il sortirait un nouveau disque tous les 3 mois, comme le faisaient les premiers groupes de rock'n'roll. Rassurez-nous, lui arrivait-il de se reposer quand vous viviez avec lui ? Ou bien emmenait-il toujours sa guitare partout, prêt à pondre une nouvelle chanson en 5 minutes ?

J'ai bien ri en lisant cette question. Vous avez raison : il travaille comme un fou et il est incroyablement prolifique. C'est indéniable. C'est très excitant de vivre avec quelqu'un de si enthousiaste. Mais votre question "Lui arrivait-il de se reposer ?" me donne envie de mettre en ligne une de ces vieilles vidéos que j’ai tournées pour lui dire "Alors, tu me crois maintenant quand je te dis que tu ronfles, Charles ?", où on le voit endormi sur le canapé, produisant des ronflements d'un niveau sonore industriel dangereusement élevé, avec une demi-chaussette pendouillant de son pied.


- Charles est dans une situation très particulière. En tant que leader (ex-leader ?) des Pixies c'est une légende ; en tant qu'artiste solo, il est pratiquement ignoré et incroyablement sous-estimé. On a souvent l'impression que, quoi qu'il fasse, il ne parviendra jamais à faire oublier les Pixies... Beaucoup de ses fans trouvent cela rageant. Est-ce aussi votre point de vue ou êtes-vous plus philosophe ?

Eh bien, cela me chagrine dans la mesure où je pense que son écriture et sa manière de chanter se sont améliorées à tel point que beaucoup de ses chansons solo sont absolument magnifiques et admirables. Je veux que le monde reconnaisse cela. S'il n'avait pas fait partie des Pixies, si au contraire il avait d'abord été connu en tant que Frank Black, je pense que la musique de Frank Black bénéficierait d'une reconnaissance et d'une influence absolument énormes, et qu'elle recevrait le respect qu'elle mérite. D'un autre côté, je comprends parfaitement les fans qui ne voient pas au-delà des Pixies. Je fais la même chose avec d'autres groupes que j'aime. Les chansons des Pixies sont phénoménales, mais pour beaucoup de gens, cela va au-delà des chansons elles-mêmes : c'est aussi parce qu'elles sont liées, sur un plan émotionnel, à un moment de leur passé qu'elles sont si particulières et intouchables à leurs yeux. Est-ce que j'aime les disques solo de Johnny Marr et de Morrissey autant que j'adore n'importe quel album des Smiths ? Non. Je peux comprendre.


- Pensez-vous avoir exercé une influence, même minimale ou ponctuelle, sur la musique de Charles, son style, son inspiration ? Vous associait-il parfois à l'écriture de ses chansons ?

Je pense en effet l'avoir influencé. Je ne veux pas paraître égocentrique en disant cela. Quelle que soit l'influence que j'ai pu avoir, elle était insconsciente et naturelle. Nous étions extraordinairement proches en tant que couple et quand on est dans une relation comme celle-là, il est tout naturel que chacun des deux influence la manière dont l'autre pense et se comporte. Il a eu cet effet sur moi et je suis sûr de l'avoir eu sur lui.
Il me demandait effectivement mon avis sur ses chansons, et c'était facile parce que je pouvais lui dire ce que je pensais vraiment, et il pouvait me répondre indifféremment "Hé, tu as raison" ou "Tu es complètement cinglée" sans qu'aucun des deux ne se vexe.


- Charles et vous avez chanté vos adieux sur le très beau Strange Goodbye (Honeycomb, 2005). C'est certainement une expérience troublante et qui sort de l'ordinaire. Racontez-nous cela si vous voulez bien.

Ce qui sort de l’ordinaire, en fait, c’est que cela n'a pas été si troublant que ça. Je pense que le stress d'avoir à chanter la chanson a eu raison de toute possibilité d'émotion. Je ne suis pas chanteuse. Je chante mal. Je ne chante même pas Happy Birthday dans les fêtes. (Mais si je pense qu'on me regarde, je fais semblant.) Donc, chanter et être enregistrée s'annonçait selon toute probabilité comme une expérience incroyablement humiliante. Mais il m'a demandé de le faire et que pouvais-je dire, nous n’étions plus ensemble mais j'aimais ce mec comme un membre de ma famille, et j’aurais fait n'importe quoi pour lui. Donc j'ai dit oui. Et maintenant, quiconque m'écoute chanter cette chanson peut constater que j'ai vraiment fait n'importe quoi...
Dans un geste typique de lui, Charles m'a envoyé les paroles la veille au soir et m'a prévenu qu'il ne serait pas présent à l'enregistrement. Je me suis donc retrouvée en studio avec un ingénieur du son, Ben Mumphrey, qui m'a plus ou moins expliqué comment je devais la chanter, et j'ai fait de mon mieux.
Cela dit, je pense vraiment que c'était un geste magnifique de sa part, et une façon très appropriée et amusante de dire adieu à notre relation.


- De tous les albums qu'a sortis Charles avec ou sans les Pixies, quel(s) est (sont) votre (vos) préféré(s) ?

Cette question est trop difficile ! J'adore tellement de chansons sur tellement d'albums. Honnêtement, je ne sais pas. Je sais que c'est une réponse décevante et je m'en excuse, mais je ne peux pas prendre un disque en particulier et le placer au-dessus des autres. Il y a un album méconnu que j'adore, c'est Oddballs, la collection de faces B de Frank Black. Certains enregistrements ont un son un peu brut de décoffrage, mais il est vraiment difficile de trouver de meilleures chansons que Can I Get a Witness et Man of Steel. Et son hommage à John Candy, un acteur qu'il adorait : At the End of the World. Charles a vraiment été très affecté par la mort de John Candy, et je trouve cette chanson absolument magnifique. Oui, Oddballs est sans aucun doute un de mes albums préférés.


- Connaissez-vous bien les autres Pixies ?

Oui. Je suis très proche de Joe et de sa femme Linda, je les vois tout le temps. Ils sont tous les deux incroyablement marrants et c'est un vrai plaisir de passer du temps avec eux. Nous avons pris ensemble beaucoup de repas délicieux et bien arrosés, et en fait nous allons remettre ça dans quelques jours pour le réveillon de Noël !
J'adore Dave et je vais voir son trio de magiciens/comédiens The Unholy Three à chaque fois que j'en ai l'occasion. Leur spectacle est extraordinaire. David est un individu unique, bon et fascinant. En fait, c'est lui le premier membre des Pixies que j'ai rencontré, bien avant que le groupe n'existe. Il était un ami de l'ex-mari de Kim (un vieil ami à moi), John Murphy. Un soir, nous sommes sortis en boîte tous les trois. Nous n'imaginions pas que nous allions nous fréquenter pendant des années ! Kim n'est pas à Los Angeles donc, malheureusement, je ne la vois pas très souvent. Elle, David et Joe ont eu la gentillesse de venir à un de mes spectacles de comédie quand ils ont commencé à répéter à L.A. pour la tournée de reformation. Ça m'a beaucoup touchée. La dernière fois que j'ai vu Kim, c'était à un concert [des Pixies] en 2005 et c'était vraiment génial. Nous avons toutes deux traversé pas mal de moments difficiles ces 20 dernières années, et je me sens liée à elle.


- Avez-vous vous-même une expérience de la musique ? Faites-vous partie, ou avez-vous fait partie d'un groupe ?

Je crois que ma plus grande contribution à l'humanité est le fait que je n'ai jamais fait et ne ferai jamais partie d'un groupe…


- Vous êtes actrice et semblez avoir un véritable don pour la comédie, ainsi qu'un certain goût pour le cinéma expérimental. Quels sont vos projets immédiats et vos ambitions professionnelles à plus long terme ? Avons-nous une chance de vous voir un jour (bientôt ?) sur les écrans français ?

Je fais surtout de la scène ici à Los Angeles. Je jouais autrefois au Groundlings Theater, au cas où l'un de vos lecteurs en aurait entendu parler. J'ai écrit le pilote d'une sitcom l'an dernier et au début ça paraissait assez prometteur, mais c'est au point mort. Malheureusement, le seul écran français sur lequel vous me verrez risque d'être celui de votre ordinateur ! Je fais beaucoup de courts-métrages comiques et j'ai joué dans un film indiciblement mauvais intitulé Rectuma, que vous pouvez peut-être dégotter quelque part... Je me sens coupable de vous avoir dit ça. Le réalisateur est un type super-sympa. Je devrais dire "extrêmement non-traditionnel et désargenté" au lieu de "indiciblement mauvais", sinon je ne trouverai plus jamais de boulot dans cette ville.


- Dernière question : est-ce que vous partagez la francophilie de Charles ?

Absolument ! En octobre dernier, je suis allé seule à Paris pour mes premières vacances depuis six ans, et je me suis amusée comme jamais. Au lieu d'aller à l'hôtel, j'ai loué un superbe appartement rue de la Reynie. Je n'ai pas vraiment fait les attractions touristiques, je me suis simplement baladée, j'ai mangé de délicieux repas, et j'ai acheté les plus merveilleuses paires de bottes et de chaussures du monde. Je suis impatiente de revenir à Paris. Si je pouvais me le permettre, je m'y installerais sans hésiter.


Interview réalisée en décembre 2007. Traduction : Jediroller.

Toutes les photos qui illustrent cette interview, à l'exception de la 1ère, proviennent de l'album photos personnel de Jean Walsh. Les photos 3 et 4, inédites à ce jour, ont été prises par Michael Halsband, auteur des fameux portraits qui agrémentent le livret de Frank Black (1993) et la front cover de Teenager of the Year (1994).

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09 juillet 2007

Rockhaal Roll Stars

Grâce à Jason Carter - que nous remercions mille fois au passage -, le voile se lève petit à petit sur la mystérieuse session iTunes enregistrée vendredi après-midi par Frank Black et son gang aux studios Rockhaal. On sait désormais que parmi la dizaine de titres mis en boîte ce jour-là figurent Lolita, You Can't Break a Heart and Have It de Herman Brood, The Rockafeller Skank de Fatboy Slim, History Song de The Good, The Bad and the Queen, ainsi que (yeah !) une chanson inédite de Sir Charles Thompson, qui n'a pas encore de titre mais que l'ami Jason qualifie de «very cool».

Grosse cerise sur le gâteau, le batteur du King a bien voulu nous envoyer trois photos prises lors de cette session, en précisant qu'elles étaient les meilleures du lot. Inutile de dire que nous nous en satisferons volontiers... dans l'immédiat !

(Photos : Jason Carter.)

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24 juin 2007

Ding, Skippy, Charlie : l'interview

L'Histoire retiendra que Blackolero a été à deux doigts d'interviewer Frank Black... Mais malgré la meilleure volonté du monde, les efforts de Danièle, l'attachée de presse de l'Aéronef à Lille (qu'elle soit ici chaleureusement remerciée), et de Joe le tour manager, malgré l'intercession de Jason Carter, ce n'était tout simplement pas le bon soir pour parler à Charles Thompson. Pour une raison simple : son épouse Violet, enceinte de leur 3e enfant comme l'artiste l'a lui-même révélé sur le forum de FrankBlack.net, était en ville avec lui. Qui aurait pu reprocher à notre héros de consacrer le plus de temps possible à sa famille ? Blacko ne faisait pas le poids...

Aucun regret pour autant – au contraire. Outre le concert lui-même, la soirée fut mémorable, passée en compagnie de Jason Carter, Charles Normal et Ding Archer, les trois acolytes de Frank Black qui ont pratiquement adopté l'équipe de Blackolero...


De gauche à droite : Jason "Skippy" Carter, Charles Normal, "Ding" Archer.


L'entretien, qui durera un peu plus de 20 minutes, commence sur une note surréaliste : à notre entrée dans la loge, le batteur Jason Carter remarque immédiatement mon T-shirt "The Schwa Corporation" et se précipite sur moi, main tendue : "Ça alors ! Moi aussi j'en fais partie !" Schwa est la création de l'artiste américain Bill Barker : à l'origine un livre de dessins en noir et blanc à propos d'aliens colonisateurs, prétexte à un délire élaboré et malin autour de la propagande et de la paranoïa.

Jason Carter (batterie) Figure-toi que j'avais apporté mon livre "Schwa" à l'enregistrement de Bluefinger ! Tu sais que dans les chansons de Frank, il y a parfois des références aux extraterrestres... Au début c'était plutôt par plaisanterie, mais en même temps c'était vraiment marrant d'avoir ça sous les yeux pendant que j'enregistrais.

Blackolero – Comment a réagi Frank ? "Oh, non, pas encore ces conneries sur les extraterrestres !" ?

JC – Non, ça lui était égal.

Blackolero – Parlons plutôt de musique. Nous nous demandions comment, les uns et les autres, vous avez été amenés à travailler avec Frank. Nous savons que Jason, que nous avons déjà interviewé, a été présenté à Frank par Charles [Normal]. Mais comment Charles l'a-t-il connu ?

Charles Normal (guitare) Il y a des années, je faisais un album pour la Warner et je l'ai appelé. J'étais un grand fan et je voulais savoir s'il accepterait de jouer un solo de guitare ou de faire des choeurs sur mon disque... J'ai appelé son manager, et on m'a dit "Non, ça ne l'intéressera probablement pas." Mais il m'a rappelé quelques mois plus tard. Il se trouvait qu'il était un grand fan de mon frère, Larry Norman, et ça fait quelque chose comme vingt ans que j'accompagne mon frère, donc Frank connaissait mon jeu de guitare. Il m'a dit "Absolument, j'adorerais faire quelque chose avec vous !"
J'ai réservé un studio... et deux jours avant l'enregistrement, c'était en 1994, un tremblement de terre a frappé Los Angeles et a détruit ma maison. Je crois que sa maison à lui a été pas mal amochée aussi. Pendant environ deux semaines, la vie s'est arrêtée à L.A. L'album n'a jamais été enregistré. Par la suite, j'ai continué à fréquenter Frank, il est venu me voir une ou deux fois en Norvège à l'époque où j'habitais là-bas. On se disait régulièrement "Hé, on devrait faire de la musique ensemble !" et puis un jour il m'a dit "Ça te dirait une tournée européenne ?" C'était parfait pour moi, car je fais déjà partie d'un groupe avec Jason [Guards Of Metropolis], et Jason était déjà impliqué dans l'enregistrement de Bluefinger et devait jouer sur la tournée, donc je me suis dit... super ! Je vais voyager en Europe avec un nouveau groupe et avec Charles !

Blackolero – Vous avez un autre projet en cours avec Frank et Larry Norman...

CN – Je ne vais pas parler de ça maintenant. Je vous dirai quand il y aura du nouveau.

Blackolero – Mais c'est toujours d'actualité ?

CN - Oui. Mais je ne dirai rien parce que je ne veux pas que quelqu'un nous pique l'idée.

Ding (basse) – Cachottier.

CN – C'est que... c'est une sacrée bonne idée !

Blackolero – Passons à Ding...

D – Comment j'ai été impliqué ? J'ai été recommandé à Frank. Il a le même agent que PJ Harvey [dont Ding a été le bassiste en tournée] et d'après ce que j'ai compris, il essayait de trouver quelqu'un qui puisse donner une dimension un peu plus rock, un peu plus punk, et l'entourage de PJ a eu la gentillesse de me recommander. J'ai simplement reçu un email un beau matin pour me demander si ça me plairait de jouer de la basse pour Frank Black, pas d'audition, directement aux répétitions. Donc je l'ai fait ! [En français dans le texte.]

Blackolero – Combien de chansons avez-vous répétées pour cette tournée ?

JC – 22.

Blackolero – Les setlists que nous avons vues nous ont donné l'impression de tirer pas mal vers le début de la carrière solo de Frank... Avez-vous appris beaucoup de titres extraits des deux premiers albums ?

CN – En fait je crois qu'il n'y a pas plus de trois chansons extraites du premier album.

D – Mon premier boulot a été d'apprendre le "best of" en entier, on a commencé par là et au-delà de ça, c'est Frank qui décide.

Blackolero – La plupart des chansons que vous jouez ont été écrites il y a des années, quelle latitude avez-vous pour y ajouter votre touche ?

D – Frank fonctionne beaucoup au feeling...

JC – Il y a une structure bien définie pour chaque chanson, mais il nous laisse la liberté d'y imprimer notre propre style.

D – On m'a spécifiquement demandé de ne pas apprendre chaque petite fioriture et de simplement interpréter les chansons.
Charlie [Normal] s'imaginait que Frank jouerait de la guitare, donc il a appris la guitare solo. Il a dû s'adapter rapidement pour jouer aussi les parties rythmiques, je suppose que ça explique en partie le changement de son.

CN – Oui, il a toujours eu deux guitares électriques sur scène, et sur cette tournée il n'y en a qu'une... Mais on ne peut jouer qu'un truc à la fois, donc je passe de l'un à l'autre. J'aimerais bien pouvoir dire que je suis tellement bon que je suis capable de jouer tout seul ce qui nécessite habituellement deux guitaristes...

D – On joue sans setlist. Il y a une liste de chansons et c'est Frank qui annonce laquelle on va jouer à un moment donné. C'est très... [il claque des doigts sur un rythme rapide] première chanson-chanson suivante-chanson suivante, rien n'est gravé dans le marbre.

JC Sur les trois derniers concerts, on nous a beaucoup reproché de ne pas jouer assez longtemps. Je crois que la meilleure chose que je puisse répliquer à ça – je ne peux pas parler au nom de Frank, mais on finit tous par oublier ce qu'il y a sur cette liste, parce qu'on ne l'a pas sur scène ! [rires]

CN – Et puis, comme l'a dit Ding, c'est du "bam-bam-bam", il n'y a pas de pause entre les chansons, tu vois, dès que le dernier accord d'une chanson disparaît, on se lance dans la suivante. Si on faisait comme la plupart des autres groupes qui parlent et accordent leurs guitares, ça pourrait facilement durer 1 h 45, mais...

Blackolero – C'est le même concert, mais sans temps mort.

CN – Absolument aucun temps mort. Le public entend le même nombre de chansons que pendant un concert d'une heure quarante-cinq.

JC – Et puis on n'a pas de liste, on a changé l'ordre des chansons, on a joué des chansons différentes certains soirs, et il n'y a pas de règle... Ce n'est pas réfléchi, c'est simplement... [il crie] C'est comme un duel de cow-boys ! On dégaine et on tire ! [rires]

Blackolero – Vous l'aviez vu sur scène avant ?

CN – Oh oui, j'ai vu les Pixies et Frank Black pas mal de fois.

D – J'ai vu les Pixies – PJ Harvey a joué avec eux, on se saluait dans les coulisses...

JC – Guards Of Metropolis [groupe de Jason et de Charles] a fait sa première partie à Portland lors de sa précédente tournée, celle de Fast Man Raider Man.

Blackolero – Et qu'est-ce que vous pensez de Frank comme frontman, en particulier maitenant qu'il chante sans guitare ?

CN – Ben, on est derrière lui, alors...

Blackolero – Je sais !

CN – Je le trouve vraiment bon.

D – Il s'est adapté incroyablement vite.

CN – Il y a des vidéos ? Je n'ai vu aucune vidéo, donc je suis moins bien placé que vous pour savoir ce qu'il donne face au public. Mais je suis sûr que c'est cool !

D – Comme nous tous, il s'améliore à chaque concert. On en a six ou sept derrière nous, c'est à chaque fois plus intense, il est de plus en plus à l'aise sans la guitare. C'est un sacré changement pour lui, ce n'était pas une décision facile.

JC [posément] Je pense que Frank est la vivante incarnation du mot "cool". Il n'y a jamais rien d'emprunté chez lui. Tu sais, comme certaines personnes peuvent paraître mal à l'aise sur scène ? Lui... il est trop cool pour ça ! Il est si cool qu'il ne devrait même pas être sur scène ! [rires] Il devrait simplement s'asseoir sur un fauteuil au fond de la salle et chanter sans bouger !
Ce que je veux dire, c'est... Peut-il se tromper ? Je ne crois pas. Tout ce qu'il fait a l'air si foutrement cool. Il est Frank Black, tu vois... c'est le modèle !

Blackolero – Combien de chansons ont été enregistrées pendant les sessions pour Bluefinger ?

JC – Autant qu'il y en a sur le disque : onze. Rien n'a été retranché, rien n'a été ajouté. Je dirais que 75 % de l'album a été écrit pendant l'enregistrement. Il avait une idée, on enregistrait son idée, puis il prenait un jour ou deux pour la peaufiner... Mais c'est à lui qu'il faudrait poser la question.

CN – Je n'ai même pas encore entendu Bluefinger ! Je n'ai même pas l'album.

D – Je l'avais sur mon iPod en répétition. J'avais demandé les chansons qu'on devait apprendre, j'ai récupéré l'album entier.

CN – L'enregistrement de l'album et la préparation de la tournée ont eu lieu grosso modo au même moment. Quand j'ai eu la liste des chansons à apprendre, il y en avait quelques-unes de Bluefinger, donc j'ai dû apprendre celles-là, mais ce n'était pas le moment de me dire "Oh, je me demande ce qu'ils sont en train de faire ?" Je n'avais pas le temps. Mais maintenant qu'on est en route, je vais sûrement l'écouter cette semaine. Cela dit, les quelques chansons que j'ai entendues sont vraiment cool. J'ai dû en apprendre, je ne sais plus, quatre, cinq ? [Tout le monde se met à compter : "Lolita... Threshold... Can't Break a Heart... Your Mouth into Mine... Captain Pasty... Tight Black Rubber..."] Six chansons. [À Ray La Manta, qui a débité la liste sans hésiter] Tu devrais faire notre setlist de ce soir ! [rires]

Blackolero – Quel a été le rôle de Mark Lemhouse sur l'album ?

JC – Mark était le producteur. Charles Thompson lui a demandé de produire le disque. Je sais que Mark en a parlé sur son site, vous devriez lui poser la question. Mais je dirais que c'était un producteur peu interventionniste. Après tout, à combien de sessions Frank Black a-t-il participé dans sa vie ? Qui le sait ? Même moi je n'en sais rien. Peut-être des milliers. Je crois que Frank voulait juste une autre paire d'oreilles.

CN – Il n'y a pas de rôle bien défini. "Producteur", ça ne veut rien dire en particulier – ça peut aller de George Martin qui écrivait des arrangements pour orchestre à un type qui n'est pas nécessairement musicien, qui reste assis là à dire "Ouais, ça sonne bien" ou "Tu devrais peut-être rallonger cette partie"... Vous savez que Mark Lemhouse est un très bon guitariste, c'est un musicien, donc... je n'étais pas là, mais je suppose que son rôle se situe quelque part entre ces deux extrêmes.

JC – Et il fait des choeurs, et il indique sur son site qu'il joue de la cloche... il a une très jolie partie de cloche, très jolie... Et il a fait quelques bonnes suggestions.

Blackolero – À part peut-être Jason et Charles, qui ont l'habitude de jouer ensemble, comment ça se passe entre vous sur scène ?

D – C'est encore en train de se mettre en place, pas vrai ? C'est normal. Mais ça ne veut pas dire que ça se passe mal, ça se passe bien !

JC – Les chansons de Frank sont un peu plus complexes que la plupart des chansons rock que j'ai eu l'occasion de jouer. Ça m'a pris quelques jours pour me sentir à l'aise sans trop réfléchir à ce que je devais jouer. Mais maitenant qu'on est sur scène, au moins pour moi, c'est du pur plaisir !

D – Ouais !

JC – Ça se passe super bien, il y a une ambiance géniale. Et Charlie [Normal] et moi jouons ensemble depuis si longtemps que je n'ai même plus besoin d'y penser.

Blackolero – Est-ce la première fois que vous jouez en Europe ?

JC – Non.

CN – On a souvent joué en Europe.

D – Laissez-moi voir... Ah ouais, je vis ici ! [rires]

Blackolero – Pas très loin d'ici, en fait.

D – Une heure et demie en train, à ce qu'on m'a dit.

Blackolero – Justement, parlons de l'Angleterre. Les fans anglais se plaignent de ne pas vous voir beaucoup sur cette tournée...

D – On a joué à Londres !

Blackolero – Ça fait une date...

CN – Les Chinois se plaignent aussi.

D – J'aurais bien aimé jouer à Manchester, mais ce n'est pas nous qui décidons de ça. Mais ça m'aurait bien plu de mettre 25 noms sur la liste d'invités pour un soir !

CN – Vous, vous nous voyez beaucoup, on fait plein de dates en France ! Huit ou neuf... C'est cool. Aussi souvent que j'ai joué en Europe, c'était toujours Hollande, Allemagne, Scandinavie, Angleterre... Je suis allé à Paris plusieurs fois, mais je n'avais jamais joué à Nantes, Angers...

D – Toulouse...

Blackolero – C'est vrai que nous avons la réputation d'être les plus fanatiques parmi les fans de Frank...

CN – Ouais. Vous êtes des Frankophiles.

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